Le 15 mars 1944, sept mois après la mort de Jean Moulin (8 juillet 1943), le programme du C.N.R. voyait le jour… Mais le Conseil National de la Résistance, tel que l’avait voulu Jean Moulin, peut-il se réduire à cela ? Nous allons voir que non. Et qu’il est essentiel que les Françaises et les Français aujourd’hui regardent avec la plus grande attention le crime qui a été commis sur la personne même du premier président de cet organisme… souverain.

En février 1943, Jean Moulin se rend en Grande-Bretagne pour la seconde fois depuis la défaite de 1940. Il vient présenter au général de Gaulle la version définitive du statut de ce qui ne s’appelle encore que : Conseil politique de la Résistance.

Nul ne sait ce qu’ont pu être les discussions entre les deux hommes. Pour l’Histoire, le résultat le plus significatif s’en trouve désormais dans le deuxième tome des Mémoires de guerre (« L’Unité – 1942-1944 », Plon, 1956), et très précisément à la page 445 d’une édition dont il faut souligner qu’elle est effectivement l’édition originale réalisée du vivant de De Gaulle

Ce document est particulièrement significatif de la méthode de travail de l’« historien canonique » de la Seconde Guerre mondiale et de tout ce qui devait nous mener à la Cinquième République : il est parsemé de points de suspension dont certains sont tout ce qu’il y a de plus massif ! Ce qui n’empêche d’ailleurs pas les pires d’être parmi les plus discrets…

Mais le pire d’entre les pires, le voici :

Bon, et alors?…

La belle page d’histoire que nous présente Charles de Gaulle est certes minée, d’un bout à l’autre, par des points de suspension dont le poids de sens culmine dans le bout de phrase que nous privilégions.

Mais, de plus, sur un tel « document », l’inscription en noir et blanc du nom de Jean Moulin, qui était censé l’emporter avec lui dans une France sous la botte de Vichy et des nazis, montre bien que le Général n’envisageait pas ici autre chose que d’en mettre plein la vue à ses lectrices et lecteurs (n’a-t-il pas « bidouillé » et en y insérant, cette fois, la désignation « M. J. Moulin, préfet » un prétendu ordre de mission dont, jusqu’à présent, jamais personne n’a retrouvé la moindre trace, y compris même dans les archives du grand menteur en question?).

En attendant, voici que notre cher Conseil National de la Résistance en est toujours à « pouvoir statuer… » Or, en y regardant d’un peu plus près, nous découvrirons qu’il n’est pas interdit de voir, dans ce couac, l’une des raisons pour lesquelles, depuis 1944 et ses suites, la démocratie française s’est décidément fait clouer le bec.

Près de quinze ans plus tard, cela devait s’appeler la « Constitution de la Cinquième République », mais c’est une autre histoire, et c’est, par la grâce de Charles de Gaulle, toujours la même.

Or, décidément très organisé, Jean Moulin nous a laissé deux « brouillons »… En étudiant la question avec soin, on s’aperçoit qu’il n’avait pas tout à fait écrit la même version que celle qui nous a été livrée subrepticement. Chez lui, et dans ces deux cas-là au moins, il n’y a pas de points de suspension… Mais il n’y a pas non plus rien qu’un vide à l’endroit incriminé. Il y a effectivement quelque chose… Un mot… Un très bel adverbe.

Si beau que, peut-être, il ne serait pas tout à fait vain de choisir de mourir pour lui… 
Comme par hasard.

Sans vouloir remettre en cause la belle formule selon laquelle les absents – et donc les morts – ont toujours tort, consentons à faire des « brouillons » de Jean Moulin quelque chose qui, lorsque Charles de Gaulle se livrait très tranquillement en 1956 au joli métier de faussaire en écritures « publiques », méritait encore qu’on s’y arrête un tout petit peu (puisqu’aujourd’hui, il est manifestement trop tard, peut-être…).

(Jean Moulin, vers le 20 janvier 1943, point n° 6, à propos du Conseil) :
« Ses membres ne doivent pas siéger par « délégation » d’un parti ou d’un groupe et être pourvus de « mandats impératifs », les décisions devant être prises souverainement. »

(Jean Moulin, 1er février 1943) :
« Nous ajoutons que, pour être efficace, le Conseil politique de la Résistance doit être composé de membres ayant la confiance absolue de leurs mandants et pouvant décider souverainement et sur l’heure. »

Rappelons la version gaullienne :
« Afin que le Conseil de la résistance ait le prestige et l’efficacité nécessaires, ses membres devront avoir été investis de la confiance des groupements qu’ils représentent et pouvoir statuer… sur l’heure au nom de leurs mandants. »  

     Voici donc la blessure mortelle dont Charles de Gaulle s’est rendu coupable :

« …souverainement… »

Douze ans plus tard, Charles de Gaulle mutile donc, sur le point principal, le texte au bas duquel il avait apposé sa signature, le 21 février 1943, à Londres, en présence de Jean Moulin.

Tout le monde l’aura compris, bafouer ainsi la souveraineté du Conseil National de la Résistance – rétrospectivement, mais aussi dans le concret de l’ensemble des mesures prises par De Gaulle après l’arrestation de Jean Moulin -, c’était réaliser l’« opération » Louis XVI à l’envers. Et anticiper d’un peu plus de dix ans sur la mise en place, par le même De Gaulle, de la très monarchique Constitution de la Vème République (1958, mais surtout 1962, pour l’élection du président au suffrage universel).

Rétrospectivement, nous le voyons, tant cela devient aveuglant : cette contre-révolution passait par l’élimination physique de Jean Moulin dès avant l’heure de la Libération. 

Jean Moulin était-il donc si dangereux ?

Là encore, les deux « brouillons » sont particulièrement explicites :

(Vers le 20 janvier 1943, point n°5) : « Il ne saurait y avoir de place dans ledit Conseil ni pour les ouvriers de la dernière heure ni pour ceux qui hésiteraient devant les solutions révolutionnaires qui s’imposent. »

(1er février 1943) : « Il ne saurait y avoir de place dans le dit Conseil ni pour les ouvriers de la dernière heure, ni pour ceux qui hésiteraient devant les solutions militaires et révolutionnaires qui s’imposent. »

Voilà donc le joyau de l’idée même de Résistance telle qu’elle était portée par son Conseil National en un moment (mars 1944) où, déjà, celui-ci ne pouvait plus que balbutier sa souveraineté tant De Gaulle le serrait à la gorge.

L’essentiel est ici :

Sitôt formé sous la présidence de Jean Moulin (lors de sa première réunion, le 27 mai 1943), le Conseil National de la Résistance avait recueilli la souveraineté… Ce qui signifie tout simplement que le général de Gaulle devenait l’un de ses subordonnés…

Vingt-cinq jours plus tard (21 juin 1943), Jean Moulin était livré à Klaus Barbie dans des circonstances qui ne peuvent tromper personne, et qui engagent directement la responsabilité de l’homme qui, dans ses Mémoires, a osé supprimer l’adverbe « souverainement ».

(Tous ces éléments sont tirés de Michel J. Cuny  –  Françoise Petitdemange, Fallait-il laisser mourir Jean Moulin ? Éditions Paroles Vives 1994, accessible ici.)

Michel J. Cuny  –  Françoise Petitdemange

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