En 1913, le lieutenant Charles de Gaulle – il a alors vingt-trois ans – s’adresse à de jeunes conscrits. Tout en publiant ce document, son fils Philippe apporte la précision suivante :
« On peut considérer ce texte comme le premier « discours » de Charles de Gaulle. »

Que signifie cela ? Faut-il assimiler les prises de position que nous allons découvrir comme partie intrinsèque de l’identité du futur héros de la France libre ? Autrement dit : ce qu’il va nous dire en cette occasion, ne serait-ce pas uniquement le reflet d’instructions qu’il aurait lui-même reçues, et qu’il ne pourrait donc que délivrer aux jeunes conscrits sous la forme et selon le contenu qu’il avait lui-même reçus de ses supérieurs ?

Pour le dire plus crûment : en développant une telle thématique, prétendait-il faire du zèle, et pousser un peu plus loin que d’autres l’idée du sacrifice suprême, en interdisant les formes les plus élémentaires de l’entraide au coeur même des pires combats ?

Ecoutons-le… Et promettons-nous de garder à l’esprit ce que nous allons avoir à entendre… Peut-être la suite de la carrière de cet homme-là nous permettra-t-elle de constater que son fils ne se trompait pas : De Gaulle était bien ce monstre…
« Enfin j’ai dit que le Soldat devait montrer de la camaraderie de combat. Il faut se soutenir l’un l’autre, on vous montrera bientôt que les tirailleurs combattent 2 par 2. Les deux qui combattent ensemble ne se quittent pas. Ils s’appellent des camarades de combat. Ils sont là pour s’aider l’un l’autre et se soutenir. Ça c’est la solidarité. »

Mais il y a mieux, et beaucoup mieux, en matière de solidarité…
« Et les blessés, faut-il les secourir ? Non ! Et s’il ne faut pas les secourir ce n’est pas par cruauté pour eux. Non ! Si à chaque blessé qui tombe, 3 ou 4 hommes se précipitent pour le ramasser et le conduire à l’ambulance, il ne restera bientôt plus personne au feu. Et alors ? Qu’est-ce qui gagnera la Victoire, ce ne sera pas les Français bien sûr, ce sera les Allemands. »

Nous ignorons, bien sûr, quelles sont les instructions reçues par un jeune lieutenant de l’armée française telle qu’elle était en 1913. Ne fait-il que transmettre, sans modification, ce qu’on lui a ordonné de dire ? Mais, puisque Philippe de Gaulle y a vu la « patte » de son père : agissons de même.

Dès le paragraphe suivant, Charles le redit :
« Quand on a des camarades blessés, le meilleur service à leur rendre c’est de gagner la Victoire bien vite. Alors on les soignera tout tranquillement et très bien ! »

La formulation est, à l’évidence, des plus cavalières : la Victoire, aussi foudroyante soit-elle, ne va certainement pas survenir du jour au lendemain. Dans certains sports, il arrive que la victoire soit proclamée après une heure ou deux de confrontation. Mais, dans une guerre, à chaque jour suffit sa peine. Il faut s’alimenter, reconstituer ses repères, etc.

En y réfléchissant un tout petit peu, nous en revenons à cette impression que nous a déjà donnée De Gaulle par ailleurs : la Victoire, tout comme la France, n’est qu’un fantasme qui, inséré dans le réel sous la forme d’une jouissance à ressentir de tout leur être, doit dynamiser les foules guerrières. Pour que cet appel à la jouissance reste opérant, il ne faut évidemment pas s’arrêter pour le moindre bobo : l’érection du désir de tuer n’en pourrait être que gravement perturbée, voire anéantie.

Au surplus, il s’agit de ne pas permettre le moindre apitoiement. Il risquerait de déteindre sur l’application à l’ennemi de l’extraordinaire ivresse que produit, dans ce champ-là, le redoutable « Pas de quartier ! ».

Un petit mot encore. Quelle idée pouvaient se faire De Gaulle et les ambitieux militaires de carrière qui l’environnaient, de la dimension meurtrière que menaçait de prendre un éventuel conflit militaire engageant les principaux pays européens, dont la Russie ? Pouvaient-ils imaginer qu’ils engageraient les recrues du service militaire obligatoire dans une véritable boucherie ? Ne pas s’arrêter pour les blessés du moment, ne serait-ce pas également ne pas se laisser arrêter dans l’offensive à tout prix, celle qui occasionne un maximum de pertes, et ceci, au long des jours, des semaines, des mois, etc. ?…

Lisons ce que Friedrich Engels – l’ami fidèle de Karl Marx – écrivait dès 1891, vingt-deux ans avant le joli discours du lieutenant de Gaulle :
« Et ne voit-on pas quotidiennement suspendue au-dessus de notre tête, telle l’épée de Damoclès, la menace d’une guerre, au premier jour de laquelle tous les traités d’alliance des princes s’en iront en fumée ? D’une guerre dont rien n’est sûr que l’absolue incertitude de son issue, d’une guerre de race qui livrera toute l’Europe aux ravages de quinze à vingt millions d’hommes armés ; et si elle ne fait pas encore rage, c’est uniquement parce que le plus fort des grands Etats militaires est pris de peur devant l’imprévisibilité totale du résultat final. »

Les milieux informés pouvaient-ils ignorer qu’il allait falloir une quantité considérable d’officiers supérieurs pour mettre en branle ces foules armées, et qu’il n’y aurait bientôt, pour les plus habiles et les plus chanceux d’entre eux, qu’à se pencher un peu pour ramasser du galon et éventuellement des éclats de la Victoire par pleines brassées ? Allez, Charles, il faut y aller, mon grand !

Michel J. Cuny

NB. Pour l’essentiel, ce texte reprend les pages 42 et 43 du livre électronique qui vient tout juste de paraître : Michel J. CunyJean Moulin démasque Charles de Gaulle et les socialistes, Editions Paroles Vives. Il est présenté ici.

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