Si, à l’occasion de la guerre qui s’annonçait, il allait falloir pousser les choses jusqu’à abandonner les blessés sur le bas-côté – ainsi que le lieutenant Charles de Gaulle le recommande en 1913 aux jeunes conscrits -, cela se rangera sous une double bannière…

« France » et « Victoire », voilà les deux fantasmes que l’armée française doit développer, au détriment de toute autre considération personnelle ou collective, dans l’esprit des jeunes recrues du service militaire obligatoire. Mais jusqu’alors, le jeune lieutenant n’en était qu’au b, a, ba, et avec des gens qu’il considère comme de peu de poids et d’esprit plutôt borné.

Par chance, l’ami Charles va pouvoir ensuite aborder une couche sociale un peu plus relevée : celles des officiers subalternes, catégorie à laquelle il appartient en sa qualité de lieutenant. Voici, en 1913 toujours, la conférence qu’il prononce sur le thème du « patriotisme », c’est-à-dire de la voie qui conduit à… la « France », son fonds de commerce, pour longtemps.
« Il est impossible de nier, mes chers camarades, que s’il existe au monde des sentiments réellement généreux et désintéressés, le patriotisme en est le principal. Je ne pense pas qu’aucun amour humain ait jamais inspiré de plus nombreux et aussi de plus purs dévouements. »

Ainsi, la guerre est-elle, par elle-même, l’école des vertus…
« C’est l’histoire des Perses, des Égyptiens, des Grecs, de Rome même. »

Histoire offerte de façon particulièrement troublante à ces lieutenants de l’armée française, en cette année 1913 :
« Pouvons-nous penser sans frissonner que demain peut-être ce sera celle de la France, si nous, qui représentons ce que la jeunesse a de plus enthousiaste et de plus généreux, si nous ne développons chaque jour dans nos âmes la foi sacrée du patriotisme, afin d’en enflammer les autres ? »

« Les autres »… ces braves conscrits…

Et puis, soudainement, le lieutenant passe dans un registre totalement différent et plutôt inattendu :
« D’un tout autre genre, moins noble d’aspect mais d’autant plus méritoire, est l’obligation où se trouve chaque citoyen de payer l’impôt. »

Sur le coup, nous sommes légèrement étonnés de voir notre petit lieutenant débouler sur ce terrain de la fiscalité. Serait-il en passe de sombrer dans le camp des « partageux » ? Voyons la suite :
« Il faut songer que le refus de l’impôt entraînerait dans un délai très bref le vide absolu du Trésor public et, par conséquent, la ruine soudaine du crédit de la France. Que deviendraient, sans argent, tous les services administratifs et surtout à quels expédients en serait réduite la Défense nationale ? Refuser l’impôt, c’est arracher le pain de la bouche de nos soldats et les armes des tourelles de nos forteresses. C’est aussi ruiner de fond en comble toute une catégorie de citoyens qui dépendent de l’État et qui, tout en étant fréquemment inutiles, ne sauraient être privés du jour au lendemain des moyens de vivre. C’est enfin porter un coup irrémédiable aux fortunes dont l’intérêt tient de l’État. »

Ce qui montre que le lieutenant Charles de Gaulle connaît parfaitement cette catégorie plutôt nombreuse dans la France d’avant la Première Guerre mondiale : les rentiers désoeuvrés… sur lesquels l’État bourgeois étend toute sa mansuétude… Voilà sur quoi l’armée française doit, elle aussi, veiller… elle qui dépend également des budgets que lui octroie le gouvernement bourgeois…

Et nous découvrons ainsi ce dans quoi doit être investi le « patriotisme » des « autres » qu’il s’agit de galvaniser…

Nous sommes donc arrivé(e)s à l’endroit où commencent les choses sérieuses… En effet, nous avons atteint la délicate question de la propriété. Il va falloir demander aux enfants et aux prolétaires de bien vouloir quitter la salle des débats. Ce que nous dit là le lieutenant Charles de Gaulle n’est pas pour eux.

Michel J. Cuny

NB. L’essentiel de la thématique développée ici est tiré de… Michel J. Cuny, « Jean Moulin démasque Charles de Gaulle », Editions Paroles Vives 2018, disponible ici.

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